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L'ancienne et la nouvelle économie sociale : deux dynamiques, un mouvement ? Le cas du Québec

Dans la plupart des pays occidentaux, diverses générations d'entreprises d'économie sociale coexistent. L'appellation "nouvelle économie sociale" (NÉS) désigne généralement les associations et les entreprises d'économie sociale qui ont vu le jour principalement au cours des deux dernières décennies alors que l'ancienne économie sociale (AÉS) renvoie aux entreprises et aux associations fondées entre la première moitié du XIXe siècle et le début des années 1960. Si l'on veut s'interroger sur les passerelles entre l'AÉS et la NÉS, il est important de bien voir que l'AÉS est elle-même constituée de différentes générations (Demoustier, 1996; Vienney, 1994; Lévesque, 1993). Les entreprises d'économie sociale émergent généralement par grappes sous la poussée d'une dynamique socio-économique, dans une situation de grande crise économique. Comme les grandes crises ne sont pas identiques, les diverses générations d'économie sociale ont des personnalités clairement définies, d'autant plus que les acteurs et les promoteurs sont différents d'une génération à l'autre.

Ainsi, l'ancienne économie sociale comprend au moins trois générations d'entreprises et d'associations. Les années 1840-1850, marquées par les passages des régulations à l'ancienne (ex. les corporations pour le travail artisanal) à la régulation concurrentielle, ont vu naître des sociétés de secours mutuels, des comptoirs alimentaires et des coopératives de production, dans la plupart des pays où le capitalisme était le plus avancé. Ces initiatives étaient portées par des ouvriers soucieux de faire face aux aléas que représentent les accidents, les maladies et la mort. Elles venaient également d'artisans refusant d'entrer dans la cohorte grandissante du prolétariat. La grande crise des années 1873-1895 qui touche plus largement le régime d'accumulation alors à dominante extensive, exigera de lourds investissements dans l'agriculture et les ressources naturelles (Boyer, 1986). Les coopératives agricoles et les coopératives d'épargne et de crédit constituent des réponses originales aux besoins des petits producteurs. L'effondrement des années 1929-1932 résulte en grande partie de la crise de la régulation concurrentielle. La solution ne s'imposera qu'au lendemain de la Seconde Guerre mondiale alors que l'intervention de l'État conformément à la vision keynésienne régularise la demande à travers non seulement les politiques économiques mais également les politiques sociales. Entre-temps, les coopératives de consommation s'imposeront dans le domaine de l'alimentation et de l'habitation alors qu'une partie de la classe ouvrière accédera au statut de la classe moyenne. En somme, l'ancienne économie sociale regroupe un ensemble d'entreprises et d'associations passablement hétérogènes, si l'on excepte évidemment leur forte institutionnalisation.

À première vue, la nouvelle économie sociale se présente comme un ensemble relativement homogène d'entreprises et d'associations nées pour la plupart dans la foulée des nouveaux mouvements sociaux, à partir des années 1970. À y regarder de plus près, cet ensemble se révèle fortement contrasté. En premier lieu, certaines de ces initiatives répondent à la crise du système de production de masse et au compromis salarial qui le fondait alors que d'autres résultent de la crise de l'État providence ou du providentialisme. Dans le premier cas, les initiatives relèvent souvent du développement local et sont constituées plus souvent d'entreprises que d'associations. Dans le deuxième cas, les expérimentations s'inscrivent dans la logique du développement social et font principalement appel aux organisations à but non lucratif (OBNL). En deuxième lieu, comme les besoins qui existaient au début des années 1970 ne sont plus exactement ceux de la fin des années 1990, il s'ensuit également des réponses contrastées. Ainsi, les coopératives de travail du début des années 1970 répondaient à une demande de travailler autrement alors qu'une grande partie des créations des années 1990 répondent non plus à une crise du travail mais à une crise de l'emploi, d'où la popularité relativement récente des entreprises d'insertion (Defourny, Favreau, Laville, 1998). De même, les services collectifs relevant de l'économie sociale répondaient dans les années 1970 à une volonté d'offrir des services alternatifs à ceux offerts par l'État alors que dans les années 1990 ils répondent souvent à des besoins négligés par l'État dans un contexte de crise des finances publiques.

Dans cet article, nous voudrions illustrer cette problématique à partir du cas québécois qui constitue à bien des égards un cas exemplaire comme le sont entre autres les cas basque et italien. Ce faisant, nous voudrions mettre en lumière l'intérêt réciproque de l'ancienne économie sociale et de la nouvelle à établir des partenariats. En 1990, les nouvelles coopératives et les anciennes semblaient répondre à des logiques et à des projets de société bien différents, soit un projet de nationalisme économique pour les anciennes et un projet de socialisme autogestionnaire pour les nouvelles . Moins de dix ans plus tard, les nouvelles coopératives semblent bien être entrées dans le rang de sorte qu'elles sont de plus en plus proches pour ne pas dire semblables aux anciennes. En revanche, plusieurs indices laissent supposer l'apparition d'une nouvelle opposition entre les entreprises coopératives (anciennes et nouvelles) d'une part, et le secteur associatif formé d'OBNL, d'autre part. Ce constat n'invalide pas pour autant la possibilité d'alliances entre le mouvement coopératif et les autres composantes de l'économie sociale, notamment la nouvelle économie sociale. À cette fin, nous présenterons le développement coopératif, dans une première partie, et le développement récent de la nouvelle économie sociale, dans une seconde. En conclusion, nous nous interrogerons sur les passerelles possibles.

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NOTE BIBLIOGRAPHIQUE

L'ancienne et la nouvelle économie sociale : deux dynamiques, un mouvement ? Le cas du Québec, Benoît Lévesque, Marie-Claire Malo, Jean-Pierre Girard, avril 1999.


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